Il existe une question qu’on ne pose presque jamais quand on parle de business : pas « est-ce que ça va marcher ? » mais « est-ce que je vais pouvoir le tenir ? »
Pourtant, c’est là que se joue une grande partie de ce qui distingue les entrepreneures qui durent de celles qui s’épuisent. Pas dans la stratégie. Pas dans la méthode. Dans l’écart entre ce qu’on fait et ce qu’on est vraiment.
Ce qu'on nous apprend à construire
L’écosystème entrepreneurial adore les méthodes. Les frameworks. Les recettes qui ont marché pour d’autres. Et beaucoup de ces méthodes fonctionnent, elles ont des résultats, des preuves, des études de cas.
Le problème n’est pas dans la méthode. Il est dans l’hypothèse cachée derrière : que si ça a marché pour quelqu’un d’autre, ça va marcher pour toi de la même façon.
Or, appliquer la recette de quelqu’un d’autre, c’est prendre le risque qu’elle ne soit pas faite pour toi. Pas parce que tu es incapable de l’appliquer (tu y arriveras très probablement).
Mais parce que si elle te coûte de l’énergie à chaque répétition, tu vas te retrouver dans un effort constant pour tenir. Et dans cet effort constant, les chances que ça dure et que ça continue de performer sont bien plus faibles.
L'exemple de la création de contenu
Pendant des années, j’ai enseigné comment écrire sur LinkedIn. Et j’ai vu deux types de profils devant moi.
Il y avait celles pour qui écrire était fluide. Elles aimaient ça, elles publiaient souvent, elles progressaient vite, elles s’en fichaient un peu des résultats parce que le chemin en lui-même leur plaisait.
Et il y avait celles pour qui chaque post était une épreuve. Elles l’appliquaient à la lettre, ça marchait, elles étaient de bonnes élèves. Mais chaque fois qu’elles appuyaient sur « publier », c’était déjà tellement coûteux qu’un post sans résultat devenait catastrophique.
Les secondes, publiaient deux fois par semaine là où les autres en publiaient cinq. Elles progressaient moins vite. Et finissaient par abandonner.
Même méthode. Résultats comparables sur le court terme. Trajectoires radicalement différentes sur la durée.
Le piège de la comparaison
Le deuxième mécanisme qui nous éloigne de nous-mêmes, c’est la comparaison.
Sur les réseaux, on voit ce qui marche. On ne voit pas ce que ça coûte. Et donc on a toujours l’impression que l’autre chemin sera plus facile.
La voisine fait du récurrent avec des petits tickets mensuels, et ça a l’air simple, régulier, serein.
Toi, tu vends des prestations à 3 000 ou 5 000 euros, c’est plus intense, les cycles de vente sont plus longs. Tu te dis :
« Et si je faisais comme elle ? »
La vraie question à se poser n’est pas : « est-ce que son modèle performe ? »
Mais « est-ce que moi j’aurais envie d’avoir ses problèmes ? »
Parce que tous les chemins ont des problèmes. Les outils techniques à maîtriser, le volume à tenir, le closing à faire, l’admin à gérer, la gestion de communauté à assurer.
Chaque modèle a ses inconvénients que la comparaison ne montre jamais.
La question utile, c’est : « quel problème tu préfères avoir ? »
Comment identifier ce qui est naturel pour toi ?
La réponse est parfois difficile, surtout quand on a passé des années à se sur-adapter en business, à faire ce qui fonctionne avant ce qu’on aime. On a été habituée à faire taire nos envies.
Alors, je recommande d’observer ce qui te coûte zéro énergie, voire que tu ferais gratuitement.
Dans mon cas : les discussions profondes et introspectives. Je suis incapable de faire du small talk dans une pièce pleine de gens.
Par contre, en vingt minutes de conversation individuelle, je peux amener quelqu’un à mettre des mots sur des choses qu’elle n’avait jamais verbalisées. C’est ma zone de génie. Et j’adore ça.
La créativité aussi. Une fois qu’un système est créé, je me désintéresse. Mais ce qui n’existe pas encore, ce que je n’ai jamais fait, ça me capte immédiatement.
En partant de ça, j’aurais pu aller faire du networking dans des salons professionnels pour trouver des clients.
J’aurais probablement mis cinq ans à devenir à l’aise avec ça. Et, ça m’aurait couté énormément d’énergie et de sur-adaptation.
À la place, j’organise des dîners avec des entrepreneuses, je crée des contextes de discussion profonde, et je peux passer une heure avec deux personnes sans même sentir le temps passer. Et ça m’apporte des clients.
Même résultat possible. Coût énergétique radicalement différent.
Avoir confiance que ce qui est facile peut rapporter
On a appris, d’une façon ou d’une autre, que si c’est facile, ça ne vaut pas grand-chose. Que la performance nécessite de la souffrance. Que si on ne se bat pas contre soi-même, on ne mérite pas les résultats. C’est ça, la définition de « travailler dur ».
Ce conditionnement est très répandu, et il est tenace.
La bascule consiste à tester l’hypothèse inverse :
- Ce qui m’est naturel peut être rémunérateur
- Mes facilités sont mon avantage concurrentiel, parce qu’elles ne sont pas celles de tout le monde
Quand j’ai commencé à construire les Patronnes autour de ce qui me nourrit : les discussions profondes, le sur-mesure, la créativité dans l’accompagnement, l’hyper-personnalisation . Mais, j’ai eu des doutes.
J’avais toujours fonctionné dans un mode par défaut : faire du volume, des lancements, embaucher au maximum, faire des vues sur les réseaux. Même si ça me coûtait beaucoup, ça marchait.
En changeant de façon de faire, en me rapprochant de ce qui est écologique pour moi, j’ai douté :
- Est-ce que les gens vont acheter un produit où je ne parle pas de LinkedIn, alors que j’ai vendu ça pendant 4 ans ?
- Est-ce que je suis assez crédible pour changer de cible ?
- Est-ce que je ne devrais pas rester dans quelque chose de plus standardisé ?
J’y suis quand même allée.
Avec le recul, je n’ai pas perdu en performance, j’ai réduit ma charge mentale et j’ai gagné en plaisir.
L'exemple de l'escape game artisanal
J’ai fait tous les escape games de Paris. Mais j’ai passé 2 ans sur liste d’attente pour faire le meilleur : The Prime.
Voici leurs 4 leçons “anti-scale”
1. Il est tenu par une famille.
Ils le font en + de leur job.
Résultat : 2 sessions/jour maximum, très peu de créneaux disponibles.
Conseil toxique :
« Scale ton offre. Multiplie les sessions. Ouvre un 2ème lieu. Recrute une équipe. »
Ce qu’ils font :
→ Ils gardent le contrôle total de leur agenda. Pas de pression. Pas d’obligation de remplir 50 créneaux par semaine.
→ La rareté crée du désir. Tout le monde veut ce qu’on ne peut pas avoir facilement. La liste d’attente de 2 ans est leur preuve sociale ultime.
2. Il y a seulement 2 créneaux/jour.
Donc les joueurs peuvent prendre tout leur temps.
Conseil toxique :
« Optimise ton temps. Maximise la rotation client. Si tu as + de sessions tu auras + de revenus »
Ce qu’ils font :
→ Moins de sessions = moins de fatigue. Ils peuvent mettre toute leur énergie dans chaque expérience.
→ Il n’y a pas de chrono qui te stresse. Tu vis vraiment l’expérience.
3. À la fin, ils sont restés une heure avec nous.
Ils nous ont filé tous leurs bons plans d’Escape Games en France et en Europe.
Conseil toxique :
« Enchaîne les clients. Reste efficient. Une heure de perdue = de l’argent perdu »
Ce qu’ils font :
→ Ces moments créent des ambassadeurs. Des clients qui parlent d’eux partout. Qui les recommandent. Qui reviennent avec leurs amis.
→ Ils vivent leur passion au quotidien et créent des moments de vie qu’ils adorent
4. Ils animent toutes les sessions.
Ils sont les Game Masters. Ils construisent eux-mêmes tous les mécanismes : tables qui bougent, engrenages, scénarios entiers.
Conseil toxique :
« Recrute quelqu’un de meilleur que toi pour chaque tâche. Délègue. Concentre-toi sur la stratégie »
Ce qu’ils font :
→ Ils apprennent constamment : électronique, mécanique, scénarisation. Ils ne deviennent jamais des managers enfermés dans un bureau.
→ On interagit avec les créateurs. On sent la passion. L’expertise. L’attention aux détails.
Alors oui, ils pourraient faire x10 en chiffre d’affaires. Recruter une équipe. Ouvrir 10 créneaux par jour. Standardiser les process.
Mais :
1/ Ils perdraient ce qui fait leur force
2/ Ils s’éloigneraient de leur coeur de cible (des joueurs passionnés comme eux)
3/ Et surtout, ils ne s’amuseraient plus
Je vois beaucoup de conseils pour “scaler”
Sauf que ce qui marche pour un business qui veut lever des fonds et devenir une licorne ne marche pas pour une artisane qui veut vivre confortablement de sa passion.
Ce qui marche pour quelqu’un d’extraverti qui adore manager une équipe ne marche pas pour quelqu’un d’introverti qui s’épanouit dans la création solitaire.
Les bons conseils business ne sont pas universels. Ils sont sur mesure.
Ce qui arrive quand tu restes trop longtemps dans quelque chose qui ne te nourrit plus
J’accompagne des entrepreneuses qui sont dans ce moment. Elles performent encore. Mais elles sentent que quelque chose décline.
Parce que le marché a changé, parce qu’elles ont moins d’énergie, moins de plaisir, moins d’engagement dans ce qu’elles font.
Et quand toi tu es le moteur de ta boîte, quand ton énergie baisse, la boîte finit par descendre avec toi.
Ce n’est pas une question de « kiff ». C’est une question de viabilité du modèle.
Entretenir ce moteur, c’est aussi garantir que la boîte tourne dans cinq ans, dans dix ans, dans vingt ans.
Par où commencer
Commencer par observer.
- Quelles tâches fais-tu sans regarder l’heure ?
- Quelles conversations te coûtent zéro énergie ?
- Qu’est-ce que tu ferais même si personne ne le savait et que ça ne rapportait rien ?
Ensuite, regarder comment ton business pourrait être construit autour de ça. Pas en supprimant ce qui marche, mais en l’orientant progressivement vers ce qui te nourrit aussi.
Et s’entourer de personnes qui se posent autant la question « est-ce que c’est juste pour moi ? » que « est-ce que c’est efficace ? »
Parce que plus tu es entourée de gens qui ne voient la performance que par les chiffres, plus il est difficile de faire confiance à ce qui est vrai pour toi.
J'ai parlé de tout ça dans le dernier épisode du Divan des Patronnes.
Et si tu veux en parler directement, les Patronnes (mon accompagnement individuel pour entrepreneures établies) accueille maximum 3 personnes par mois. Les infos sont ici